Quotidien national d'information fondé le 28 mars 1990

Samedi 31/07/2010

deuxième édition du Festival de Djoua à Béjaïa

Une montagne en transe

 

 

Béjaïa, l’une des villes les plus courtisées par les estivants, constitue une destination de rêve pour les touristes locaux, émigrés ou même étrangers qui désirent passer des vacances paisibles dans ce paradis miniature où la beauté des paysages le dispute au charmant accueil de la population. Dans cette ville aux mille mystères et autant de joies et de découvertes, un événement marque depuis l’an dernier la saison estivale. Il s’agit du festival de Djoua organisé par l’Association pour la protection et le développement du patrimoine et du tourisme. Il s’est déroulé du 15 au 22 juillet .

A quelques mètres du village artisanal, des stands disposés en amont hébergent l’espace associatif animé par une centaine de jeunes étudiants venus de Béjaïa et d’ailleurs. Le Club scientifique de l’université de Béjaïa expose quelques échantillons d’animaux conservés dans le formol tels que le serpent d’eau douce, le cancer, l’anguille, le scorpion et même un couple de chardonnerets. Plus loin se trouve l’association des artistes peintres de Béjaïa où sont exposés des dessins d’enfants de moins de douze ans : dessins mettant en valeur la beauté lancinante de Djoua et la richesse faunique et florale de la région.
C’est là une belle petite ruche de jeunes talents obnubilés par l’ambition de devenir un jour de grands artistes peintres. Les herbes médicinales sont également à l’honneur avec une étonnante palette de plantes et de fleurs dont les vertus ont été découvertes, cela fait des siècles, grâce à la clairvoyance et la curiosité de nos ancêtres. Dans le cadre des activités associatives, 120 enfants myopathes ont été conviés au festival où ils ont eu droit à une visite guidée du site ainsi qu’aux galas de la soirée.
Il ne faut pas oublier les soixante pensionnaires de Diar Ar-rahma de Béjaïa qui ont, eux aussi, bénéficié d’un séjour d’un jour au cœur de ce festival qui n’a pas manqué son effet enchanteur sur ces personnes marginalisées, souvent des laissés-pour-compte. On l’aura compris, le festival de Djoua est une manifestation pluridimensionnelle qui s’inscrit dans une démarche citoyenne où chaque personne a son mot à dire pour réussir le grand challenge. Celui de faire de Djoua un haut lieu d’échanges et de rapprochement humains.

La musique, attraction numéro 1
L’été sans musique est, tout le monde le sait, une saison bien triste. La deuxième édition du festival de Djoua s’est trouvée embellie par la présence d’une cinquantaine d’artistes dont plusieurs de renommée internationale. Djoua, ce site perché sur une montagne imprenable, héberge aujourd’hui un festival annuel aux ambitions titanesques si l’on en juge par la richesse et la diversité de son programme. Le patrimoine et le souci de sauvegarde de la mémoire collective sont au cœur de cette démarche inouïe où le mot «impossible» est exclu du langage courant. Pour les organisateurs, le programme musical ne constitue que l’aspect attractif et divertissant du festival. Mais les dizaines de milliers de personnes qui affluent sur le site à partir de 20h, heure où commencent les galas, ne l’entendent pas de cette oreille.
La majorité des visiteurs sont essentiellement attirés par le prestigieux planning musical où luisent des noms incontournables de la scène nationale, tels que Amazigh Kateb, Djamel Allam, Gaâda Diwane Béchar, Chikh Sidi Bémol, Brahim Tayeb, Tagrawla et autres artistes locaux de la région. Il ne faut pas oublier ces «curiosités» étrangères venues des quatre continents pour faire découvrir au public de Béjaïa une musique d’outre-mer. Citons l’Orchestre kurde de Diar El-Bakir, la pianiste contemporaine japonaise Sachiko Kato, la compagnie de musiques méditerranéennes Rassegna et la troupe de musique amérindienne venue d’Argentine Orquestra de Instrumentos Autoctonos.
Tout ce beau monde vient faire de Djoua un gigantesque music-hall en plein air qui promet autant de plaisir que de découvertes, avec un penchant visible pour les musiques traditionnelles.
En effet, le programme musical s’avère être dans la continuité des activités artisanales et associatives. 80 % des artistes conviés au festival offrent une palette de musiques originelles issues du patrimoine maghrébin, africain et universel. On a alors droit à des soirées éthérées, baignées dans une plénitude contagieuse où l’esprit comme le corps se laissent prendre dans une vertigineuse ascension vers la félicité.

Mer et désert s’embrassent
en dansant
La scène, fournie par l’Office de Ryad El-Feth, a été installée à l’endroit le plus féerique du site. En bas d’une falaise, dos à la mer, sous un toit fait d’étoiles et de rayons lunaires et ayant une vue imprenable sur un public assis tout naturellement sur l’herbe, l’artiste ne peut rêver à meilleur cadre. Le Woodstock est encore loin mais cela commence drôlement à y ressembler.
Et pour cause : la musique s’est vite adaptée aux humeurs de la montagne et l’on pouvait même voir depuis le Port de Béjaïa les lumières multicolores de cette scène aux tonalités plurielles qui fut le théâtre de spectacles époustouflants. Dès la soirée d’ouverture, le visiteur est déjà plongé au cœur d’une originalité déroutante. Un groupe d’enfants venus de toutes les wilayas du pays souhaitent la bienvenue au public, suivis du président de l’association Djoua, M. Youcef Khelfaoui et du commissaire du festival M. Boubeker Khelfaoui qui mettent l’accent sur l’aspect militant et novateur de l’événement : «Nous voulons faire de Djoua un haut lieu de culture et nous y parviendrons avec l’aide primordiale de nos concitoyens qui sont tous appelés à s’impliquer dans nos projets.» La première musique qui accueille la foule surgit d’un enregistrement d’où jaillit la voix veloutée du défunt artiste Farid Ali avec son chef-d’œuvre inoubliable A yemma ur-tsru (Mère, ne pleure pas).
Ce chant patriotique kabyle a été repris en chœur par le public qui l’applaudit longuement. Un vieil homme des Ath Bimoune est ensuite convié sur scène pour la baraka ; une bénédiction symbolique offerte au festival par ce vieux maquisard qui nous a gratifiés d’un poème d’amour dédié à Djoua. Suivit alors la chorale symphonique de Sid Ali Bounab (Tazmalt) qui a interprété avec brio quelques morceaux anthologiques de la musique classique occidentale auxquels on a adapté des paroles kabyles.
Quant au groupe de rock Les Abranis et malgré la brièveté de son passage, il a réussi, comme à l’accoutumée, à mettre le feu au public présent qui, en chœur, scandait avec lui quelques-unes de ses chansons cultes telles que Linda et Chennagh le Blues. Et pour clôturer cette soirée, place à la musique et à la danse kurde, représentées ici par l’orchestre de Diar El-Bakir venu du Kurdistan turc. Là encore, le public a répondu présent et a longuement acclamé cette formation aux talents multiples qui a donné des teintes orientales à la montagne berbère.
La deuxième soirée, elle, a nettement pris des couleurs sahariennes avec en tête d’affiche le groupe mythique de chants traditionnels judéo-berbères, Ahellil. Cette procession de femmes toutes de blanc vêtues et parées de sublimes bijoux sahariens a pu faire découvrir à la grande majorité des personnes présentes l’inégalable magie d’un chant mystique superbement accompagné par les plaintes du Gumbri et le bruit tendre des claquements de mains agrémentant la hadra.
Le lendemain, c’était la Méditerranée toute entière qui s’invita à Djoua, portée en musique par la compagnie Rassegna, dirigée par le brillant luthiste Bruno Allary et dont la partie andalouse est brillamment assumée par le violoniste tlemcénien Fouad Didi. Des chants venus de Corse, de Sicile, du Maghreb et des Balkans ont donc enchanté un public qui, depuis des siècles, entretient une relation passionnelle avec notre mère Méditerranée.

Djoua Kingston
Quant à la soirée du lundi 19 juillet, c’est le rush sans précédent. Plus de 20 000 personnes ont accouru à Djoua pour assister au spectacle tant attendu d’un jeune mythe de la musique algérienne : Amazigh Kateb ; l’un des artistes les plus incontrôlables qu’a connu notre scène nationale. Composé essentiellement de jeunes de moins de 30 ans, c’est un public fébrile et diablement enthousiaste qui envahit le terrain face à la scène et commence déjà à réclamer leur Amazigh national pendant qu’un poète local déclame des strophes pour le reste excellentes. Mais l’attente sera longue et les musiciens arrivés en retard mettent trop de temps à fixer leur balance.
Ce qui n’a pas été sans utilité pour la surchauffe de ces 20 000 inconditionnels qui étaient prêts «à attendre jusqu’au petit matin pour admirer ce rebelle fils de rebelle», comme nous l’affirme avec bonne humeur Farid, un étudiant bougiote, en tamazight. Finalement, Amazigh Kateb monte sur scène sous les hurlements d’un public démesurément amoureux.
«Bonjour», poème de jeunesse de Kateb Yacine, admirablement mis en musique par le fils prodige dans son premier album solo, ouvre le bal. Suivent des chansons dont la plupart sont issues de son dernier opus. Un clin d’œil presque obligatoire à son inoubliable parcours avec Gnawa Diffusion avec la chanson mythique Bab El-Oued Kingston n’a pas manqué son effet «atomique» sur l’assistance qui s’est soulevée comme un seul homme pour chanter en chœur ce texte irrévérencieux et libertaire à souhait. Amazigh nous dira après son spectacle : «C’est ça mon peuple. Des gens simples qui comprennent mon langage et qui adhèrent au seul dogme sincère qui est celui de la justice et de la liberté.» Inutile de lui demander s’il fut satisfait de son gala ; il vous le dira de lui-même : «C’était magique. Une communion délirante avec le public et du hbal sans limites ! « Mais être Amzigh Kateb n’est pas toujours une partie de plaisir. Après le spectacle, c’est une avalanche humaine qui se rabat sur la tente bleue qui fait office de loge pour prendre des photos, des autographes, voire débattre avec l’artiste sur… la révolution, rien que ça ! Mais Amazigh, malgré la fatigue et surtout la faim, prend ça avec une légèreté d’esprit enviable et ne se permet jamais de repousser ses «fanatiques».
Une soirée de folie qui a donné satisfaction à tout le monde et marqué définitivement cette deuxième édition. D’aucuns, en effet, ne se privent de clamer haut et fort que ce fut la plus belle soirée du festival.
El-Bandi conquiert la montagne
Tout est bien qui finit bien, diront les organisateurs. En cette belle soirée du 22 juillet, près de 20 000 personnes sont venues dire au revoir au Festival de Djoua. Au programme de ce gala de clôture : le groupe Mahaléo du Madagascar, l’orchestre argentin de musique amérindienne, le Ballet national, Djamel Allam, Gaâda Diwane Bechar et, cerise sur le gâteau, Chikh Sidi Bémol.
Chacun voulant à tout prix déposer son empreinte finale sur cet événement grandiose, cette soirée de clôture était la plus longue du festival. Après une performance «redoutable» de Djamel Allam qui a dégainé ses plus belles chansons, les Argentins ont offert une prestation théâtralisée d’une musique menacée par l’oubli : celle des indiens d’Amérique.
Quant à Gaâda Diwane Bechar, ils ont littéralement plongé leur public dans une sorte de transe déchaînée provoquée par les mythiques Ya chafi ya aâfi, Sebhane Allah siffna wella chetwa et autres chansons cultes du groupe.
Ce n’est qu’à 2h30 du matin que Chikh Sidi Bémol a pris possession de la scène. Accueilli comme il se doit pour un artiste de sa trempe, El-Bandi n’a pas été avare de sensations fortes. Avec seulement trois musiciens, un saxophoniste, un bassiste et un batteur, il a réussi à offrir un spectacle d’une qualité supérieure où il était question de chanter en chœur et a capella les titres les plus réputés de son répertoire. Une totale réussite tant par la qualité artistique du spectacle que par l’enthousiasme du public qui a tenu jusqu’à 4h du matin.
Ce fut donc une clôture en apothéose d’un festival qui a drainé un total de 65 000 personnes tout au long de ces sept jours. Un événement grandiose qui n’a pas livré tous ses secrets et qui nous donne rendez-vous l’été prochain pour plus de surprises, d’émotions, beaucoup de projets et une panoplie de rêves.
Reportage réalisé par Sarah Haidar




   
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